Avr 30

Les personnages dans Le Trône de Fer : la recherche du Côté Gris

George R.R. Martin met en pièces les clichés de la Fantasy traditionnelle. La preuve avec des extraits d’interviews sur le thème des personnages.


 

Les prochaines publications sur George R.R. Martin compileront trois interviews que j’ai dénichées sur le web… Ou plutôt, des extraits pris dans chacune d’entre elles – qui sont souvent très longues, et passionnantes. Il a fallu faire le tri; et même après, il reste beaucoup de questions. Je vous les ferai donc manger en plusieurs fois !

Elles datent un peu, mais restent très éclairantes sur l’œuvre, les personnages, les rapports de l’auteur à la série.

  • L’une vient du site Entertainment Weekly, et a été réalisée en 2011, après la sortie de la saison 1.
  • L’autre provient d’un blogueur catalan, Adrià Guxens. Cette interview date de 2012, avant la sortie de la saison 3. Les passionnés pourront la trouver en entière, en anglais, en espagnol… et même en catalan !
  • La troisième interview a été traduite par actusf.com, d’après une interview originale de Smartertravel.com (réalisée en avril 2012 par Josh Roberts).

 

On salue souvent votre maîtrise de la technique du point de vue. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur cette méthode ?

Je suis un fervent défenseur de l’utilisation d’un point de vue limité, mais très précis, à la troisième personne pour raconter des histoires. J’ai utilisé d’autres techniques au cours de ma carrière, telles que les points de vue omniscients ou à la première personne, mais en fin de compte je déteste le point de vue omniscient. Aucun d’entre nous n’a un point de vue omniscient, nous sommes seuls dans l’univers. On entend ce que l’on entend… notre perception est très limitée. Si un avion s’écrasait derrière vous, je le verrais, mais vous non. C’est la manière dont nous percevons le monde et je veux placer mes lecteurs dans la tête de mes personnages.

Mais vous avez beaucoup de personnages…

Oui, dans le cas du Trône de Fer j’ai une histoire épique qui prend autant d’ampleur que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Si j’écrivais sur ce sujet, quel est le point de vue que j’adopterais ? Je pourrais choisir le point de vue d’un jeune soldat américain envoyé en Allemagne, mais alors, bien sûr, je ne saurais pas ce qui se passe dans le Pacifique ou dans les hautes strates du pouvoir… Je pourrais donc choisir aussi le point de vue de Churchill mais dans ce cas je ne donnerais des informations que d’un côté, et donc je devrais aussi choisir le point de vue d’Hitler et alors je me sentirais assez bizarre.

Quand on se trouve dans la tête des personnages, on peut lire ce qu’ils pensent ; on n’a pas l’impression qu’ils sont simplement bons ou mauvais…

Non. Mes personnages ne sont pas noirs ou blancs, comme dans le cliché de la Fantasy traditionnelle. Je n’ai pas le camp blanc typique, avec les personnages très bons, et le camp des méchants, constitué d’individus laids et mauvais qui ne portent que des vêtements noirs. J’ai toujours été très impressionné par Homère et son Iliade – en particulier la scène de combat entre Achille et Hector. Qui est le héros, qui est le scélérat ? C’est le pouvoir de cette histoire et je voulais quelque chose de similaire pour mes livres. Le héros d’un camp est le scélérat de l’autre.

L’un des personnages féminins les plus développés est Catelyn Stark.

Je voulais une mère forte parmi mes personnages. Les portraits de femmes dans la Fantasy épique sont problématiques, depuis un long moment. Ces livres sont majoritairement écrits par des hommes, mais les femmes aussi les lisent – en grand, en très grand nombre. Et les femmes de la Fantasy ont tendance à être des femmes tout à fait atypiques… Elles ont tendance à être la guerrière ou la courageuse princesse qui refuse les plans que son père a pour elle, et on trouve de ces archétypes dans mes propres bouquins. Cependant, avec Catelyn, on retrouve Aliénor d’Aquitaine : la figure de la femme qui a accepté son rôle et ses fonctions dans une société étroite d’esprit et, néanmoins, qui possède une influence, un pouvoir et une autorité considérables tout en acceptant les risques et les contraintes de cette société. Elle est aussi une mère… Contrairement à la tendance que l’on trouve beaucoup dans la Fantasy, qui est de tuer la mère ou de la faire disparaître. En général, elle est morte avant que l’histoire ne commence… Personne ne veut entendre parler de la mère du roi Arthur ni de ce qu’elle pensait ou ce qu’elle faisait – donc on la fait disparaître et c’est ce que je voulais moi aussi. Et voilà le personnage de Catelyn.

 

Rendez-vous la semaine prochaine avec la construction du scénario et du suspense…

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Avr 23

George R.R. Martin, portrait d’un faiseur de rois

Quelques mots sur l’un des écrivains les plus suivis du XXIe siècle.


Pour inaugurer cette catégorie, j’ai décidé de m’intéresser à George R.R. Martin, le célèbre auteur de la saga du Trône de Fer (A Song of Ice and Fire), adaptée pour le petit écran avec Game of Thrones. Le Time l’a nommé comme étant l’une des personnalités les plus influentes de l’année 2011. Il faut dire que, si ses personnages gouvernent un royaume, lui règne sur un empire de fans. Et qu’à chaque nouvelle saison, c’est la folie sur le net.

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:George_R._R._Martin_%289347948353%29.jpg

George R.R. Martin au Comic Con de San Diego en 2013 (photo de Gage Skidmore).

Une vie

GRRM (pour les fans), fils d’un père docker, est né en 1948 au New Jersey (il vit aujourd’hui dans l’état de New Mexico, à Santa Fe).

Il a commencé à écrire très jeune.  Pendant la guerre du Vietnam, il a été objecteur de conscience (refus d’effectuer son service militaire). Devenu journaliste dans les années 70, il a également supervisé des tournois d’échecs pour une association. Puis, dans les années 80, il travaille pour Hollywood en tant que scénariste de télévision. Quelques années après, il en a assez : son imagination se trouve trop contrainte, en particulier par les questions de budget.

Peu à peu, l’idée d’une trilogie, puis d’une longue saga s’installe en lui. Là, il pourra enfin créer des décors, des batailles gigantesques. Cela deviendra A Song of Ice and Fire (souvent raccourci en ASOIF ou ASIF chez les fans) – Le Trône de Fer en français. Le premier tome sort en 1996. Quatre suites sont parues depuis. Et ce n’est pas fini.

Plusieurs de ses livres ont reçu des récompenses, outre les volumes du Trône de Fer.

J’ai pu lire l’un de ses romans, Riverdream (Fever Dream en VO). Il s’agit d’une histoire de vampires qui fait un peu songer au film Entretien avec un vampire (paru en 1976, soit six ans plus tôt), car tous les deux se basent dans l’atmosphère de la Nouvelle-Orléans (une partie tout au moins). Néanmoins, on trouve déjà la patte de Martin : univers sombre, mêlant mystique et rationalisme, avec un sens déjà aigu de la psychologie. Un bon roman.

 

Un nom

Voici un extrait d’interview traduit par mes soins, qui en dit un peu plus sur son nom (et ses influences littéraires) :

« Pourquoi avez-vous décidé d’inclure le double « R » pour votre nom d’artiste ?

Le premier « R » vient du prénom de mon père, Raymond, et le second est pour Richy, un nom qui est venu avec la confirmation. Et oui, avant que vous ne me le demandiez, j’ai été élevé catholique pratiquant, bien que ça fasse longtemps que je ne pratique plus. D’autre part, je voulais le double « R » pour mon nom d’artiste parce que George Martin est un nom très commun. Il existe même plusieurs George Martin qui sont célèbres ; j’ai donc décidé d’ajouter le double « R » pour me différencier des autres.

C’est curieux… Tolkien aussi était « R.R. » Tolkien…

[Rires] J’ai lu Tolkien alors que j’avais douze ans à peu près, et il m’a tellement impressionné que je ne me lasse pas de le relire. En fait, alors que j’étais gosse, j’ai envisagé d’envoyer une lettre à M. Tolkien, mais finalement je ne l’ai pas fait. Je le regrette à présent, d’autant plus depuis que je sais que Tolkien lisait pratiquement toutes les lettres qu’il recevait. Mais Tolkien n’a pas eu une influence directe sur moi quand j’ai décidé d’écrire Le Trône de Fer. Et ce, bien que mes livres appartiennent au genre de la Fantasy que Tolkien a améliorée. Je veux dire par là que la Fantasy est très ancienne. On peut la trouver dans l’Iliade ou dans l’épopée de Gilgamesh ; mais Tolkien en a fait un genre moderne. Le Trône de Fer partage certains de ces modèles, mais pas tous. Par exemple, je cherche à donner à voir une Fantasy plus sale, plus crue que celle de Tolkien. »

 

Sources:

  • blog de George R.R. Martin ;
  • Wikipédia (parce qu’on est humain et que Wiki, c’est bien, quand même) ;
  • interview par un blogueur catalan, Adrià Guxens (2012).

Pour en savoir plus sur George R.R. Martin, vous pouvez jeter un œil à cette interview de Featherfactor.com : elle s’intéresse notamment à ses goûts littéraires.

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Avr 22

Espagne: la Semaine sainte, une sacrée fête

Décidément, les Espagnols raffolent des fiestas… Mais elles n’impliquent pas nécessairement l’alcool. Ainsi, lors de la Semaine sainte, la coutume est aux processions.


Ce dimanche, c’était comme qui dirait la journée internationale des œufs et des lapins en chocolat. Mais Pâques, ce n’est pas que ça. C’est aussi la clôture de la Semaine sainte dans la religion chrétienne. Et, en Espagne, qui dit Semaine Sainte dit processions. Hé oui, 70,1% des Espagnols se disent catholiques.

Plusieurs villes sont réputées pour cette coutume. Certaines d’entre elles ont même été reconnues comme étant d’ « Intérêt Touristique International ». Tout particulièrement en Castilla y León, dans l’Espagne profonde.

Bon, déjà, c’est quoi une procession ? Il s’agit d’une manifestation de foi, organisée habituellement par une confrérie. Au cours de la procession, sont exposées des images religieuses, en général de la Passion, de Marie ou de saints. Et puis, il y a les fameux pénitents aux visages masqués par un capuchon conique (comme pour le Ku Klux Klan mais en plus sympa).

À León, plusieurs processions s’organisent chaque jour au cours de la Semaine sainte. Leur nombre est assez impressionnant. En plus, c’est drôlement bien organisé : horaires, plans, tout est prévu pour le croyant… ou le touriste. La chose est prise très au sérieux. Un certain nombre de règles s’appliquent au passage des processions. Le silence, l’ordre (ne pas gêner les processionnaires), le respect de la pénitence des autres et la liberté d’opinion.

Je ne peux pas vous parler en tant que croyant, mais comme touriste, ça vaut la peine. La preuve avec des photos via ce lien.

Localisation de León en Espagne, au Nord-Ouest de Madrid.

Voilà, c’est là, León! 2h au NO de Madrid.

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Avr 21

Déluge

Paul est un SDF qui passe un bon tiers de sa vie dans les supermarchés. En particulier, le Carrefour de son quartier. Il l’aime beaucoup, son Carrefour ; personnel négligent, clients rares le matin, beaucoup de bons produits. Il a même sa « zone-à-manger ». Entre le rayon des légumes en conserve et celui des pâtes/riz/purée, se trouve l’Angle Mort. Le point précis où il peut vider les boîtes de tomates et en dévorer le contenu, sans se faire prendre. C’est froid et il s’en met plein les doigts, mais qu’importe, il adore ça.

La « zone-à-manger » est un peu étroite, il faut dire, mais rien ne peut l’arrêter. Paul est allé jusqu’à se créer une sorte de rituel : quand il a terminé, il vide le jus dans un tuyau discret arraché au niveau du sol ; de là, le liquide rouge descend vers le monde inconnu du sous-supermarché. Ensuite, Paul repose la boîte métallique à sa place. C’est qu’il aime que les choses soient à leur place, Paul. – Tous les jours, à la même heure, il ouvre une boîte de conserve, ingurgite les tomates crues et déverse le jus dans le trou. Il y applique un soin religieux.

Mais voilà, un matin, l’équilibre est rompu. Alors qu’il vide la boîte de conserve à l’intérieur du tuyau, celui-ci est tellement plein que le jus déborde. Paul contemple bouche bée le liquide rouge s’étaler. Une lave que rien ne peut arrêter – comme s’il venait de réveiller une créature des profondeurs qui, dans sa colère, a décidé de noyer le Carrefour.

Paul s’enfuit en criant : « Au jus ! Au jus ! » Les clients froncent l’œil en sa direction, mais le SDF est à peine sorti qu’il les entend hurler à leur tour. Le jus de tomate est devenu une véritable fontaine qui éclabousse les vitres et se déverse dans la rue. Les voitures sont emportées par le glissement de tomate. Le torrent rouge n’épargne aucun des passants. Tous disparaissent sous les flots, un par un – et puis deux par deux, et trois par trois comme le rythme s’accélère.

Protégé – temporairement – depuis le parvis d’une maison, Paul contemple le Carrefour qui se transforme en un cratère béant, rempli d’une lave odorante. La ville sera bientôt submergée, le niveau du jus va monter. Peut-être que, comme un dieu animiste, il réclame un sacrifice. Un coupable. Paul comprend. Il se jette au jus. Le liquide froid l’absorbe et l’engloutit dans les profondeurs.

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