Juin 27

Planète des oiseaux

Abandonné dans le carrousel, un enfant pleure. Comme s’il ressentait une menace. Peut-être regarde-t-il ce pigeon – perché sur la tête d’une statue humaine, roi grotesque sur un trône ridicule, toisant la masse anonyme sur la place. Ses troupes sont éparses, infiltrées dans la foule, en quête de nourriture, parasitant les humains qu’ils viennent harceler, inlassablement.

Les alliés sont déjà sur place. Ils offrent leur tribut sous forme de miettes de pain. Une minute à peine, et déjà, deux ou trois oiseaux sont là, des moineaux curieux, qui s’avancent en sautillant. Et s’approchent, de plus en plus. Depuis son banc décrépi, un retraité prédit :

« Bientôt on sera attaqués par les pigeons, hin hin ! »

Le prophète interpelle ses congénères. Il proclame à qui veut l’entendre que « le temps n’a pas d’importance ». Et pourtant il défile, on le voit aux ombres portées qui glissent, lentes, insaisissables. Handicapés, retraités, hommes fourbus, femmes soucieuses, tous ignorent le soleil qui fuit. Il réchauffe encore leur peau, mais  le gris nuageux l’absorbe par instants.

Peut-être ébranlé par les paroles de mauvais augure que profère le retraité, un homme s’est arrêté, au milieu de la place, appuyé sur sa béquille. Il observe, déjà nostalgique, le monde qui l’entoure. Les cheveux parfumés des belles dames, les coiffures extravagantes, les cris au téléphone, la puanteur des cigarettes.

Les hautes maisons surplombent la foule éparse – miradors résidentiels auxquels rien n’échappe. Les murs reflètent un ancien temps, sans doute meilleur que celui-ci. Le monde a changé ; on le lit dans la pierre. D’anciennes fenêtres sont aujourd’hui condamnées par des briques rouges. Écrasés par les ombres de la ville, les humains minuscules vont et viennent sans savoir, sans se regarder. Ils courent, ils marchent, mais ils n’échappent pas à leur destinée. Ils ignorent qu’ils sont l’attention de tous les objets.

Au hasard des ruelles se trouve une seconde place, désertée. Ici, l’agitation de la ville a laissé place à un calme trop palpable pour ne pas troubler. Déjà les volatiles ont pris possession du terrain. Il est gris, triste comme le ciel. Sur le côté, des tables regroupées rappellent une fête lointaine. La mauvaise herbe se faufile entre les carreaux en pierre effrités sur la place. Quelques personnes ont formé des petits groupes, çà et là, qui tentent de soigner leur solitude par des conversations vides de sens.

Les humains isolés, il devient aisé de les harceler pour les oiseaux affamés. Nul n’est besoin de voler. La place est conquise. Ils la traversent d’un pas dandinant et hâtif, s’approchent avec une audace croissante des trois visiteurs. Les plus vaillants sont des moineaux, tels de minuscules éclaireurs.

Les proies sont vulnérables, impuissantes à voler, trop molles pour repousser sans cesse les assaillants à plumes. La place est presque recouverte de ces petites créatures menaçantes. Leurs yeux noirs et mobiles accusent leurs ennemis des exactions passées, des humiliations subies. Les humains s’observent mutuellement. Ils se méfient même de leurs semblables. Guettent une possible trahison. Jusqu’à la fin, ils restent racistes et paranoïaques. Un skateur s’entraîne ; sa planche claque, brutale, sur la pierre. Il cherche à impressionner la place semi-déserte – ou masquer sa propre crainte. Un ado fume une dernière cigarette.

« Viens, Simon, on arrête. »

Il est trop tard pour fuir. Ils sont toujours plus nombreux. La tension monte pour chacune des deux races. La peur s’immisce chez les humains qui attendent, voient grossir les rangs des volatiles. Comme si la brise fraîche les rassemblait sur la place.

Une voiture tente une sortie, mais sa vitre ouverte laisse échapper un tube rap qui attire les regards noirs des volatiles. Une même pensée agite leur cervelle. Manger. Faim. Aller vers l’autre pour se nourrir. Piquer la substance d’autrui. Aussi tenaces que des vélociraptors, les oiseaux se séparent en bandes et se lancent à la poursuite des fuyards. Suivez la musique, vous ne perdrez pas les hommes.

Après des décennies de lutte quotidienne contre les pigeons, la race humaine sort affaiblie de la guerre. Il ne reste plus aux oiseaux qu’à faire ripaille sur le cadavre de la civilisation. Un gamin blessé au genou pleure sur le sol nu, abandonné par son frère moqueur. L’animalité où est réduite l’humanité.

Le signe annonciateur de l’apocalypse est cette trottinette d’enfant qui roule seule, suivant son propre mouvement, comme pour se libérer de la tyrannie des hommes. Mais elle ne va pas loin. Un mur l’arrête dans un choc sec.

Alors, le vent apporte les pleurs d’un enfant. Et les humains le voient : atterrissant au milieu de ses armées, l’énorme pigeon blanc. Une tâche noire grossit l’un de ses yeux. Sa tête bouge tel un robot mal programmé. Sa gorge s’enfle tandis qu’il laisse échapper un long roucoulement. C’est l’heure.

Comme d’un seul battement d’ailes, les oiseaux s’envolent, prêts à déferler sur le monde.

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Juin 20

Quels sont les pays les plus heureux au monde ?

Le « World Happiness Report » (Rapport mondial sur le bonheur) est une étude très sérieuse visant à évaluer le bonheur des habitants du monde entier. La France se trouve en 25e position pour la période de 2010-2012.


À l’origine était une résolution des Nations unies en 2011, celle de mesurer le bonheur des populations. Et ce, afin de permettre des politiques adaptées.

Comment mesurer le bonheur ? La difficulté vient des deux sens que ce mot implique. Le bonheur est d’abord une émotion éprouvée à un moment donné : « Je suis heureux. » Mais c’est aussi une évaluation : « Je suis heureux d’une manière générale, je suis content de la vie que je mène » (distinction peut-être encore moins évidente avec l’adjectif anglais « happy »).

Le rapport insiste sur la forte influence de la santé mentale en la matière. « La santé mentale est le facteur le plus déterminant pour le bonheur individuel (dans tous les cas où cet aspect a été étudié). Environ 10% de la population mondiale souffre de désordres liés à une dépression clinique ou une angoisse maladive. Il s’agit de la plus grande cause de handicap et d’absentéisme, avec des coûts élevés en termes de misère et de pertes économiques » (introduction, p. 4).

Ce rapport, très sérieux, explique d’autre part que les sociétés heureuses sont plus productives et en meilleure santé (p. 56). Tous y gagnent, que ce soit dans le domaine de la famille, dans le cadre du travail ou au sein de la communauté.

Il s’agit de la seconde étude sur le bonheur humain à une telle échelle. La première s’intéressait aux données scientifiques. Celle-ci se préoccupe des questions politiques et même philosophiques. Le rapport conclut sur la nécessité d’adapter les politiques dans le sens d’un bonheur individuel.

L’évaluation du bonheur s’appuie sur le PIB, le soutien social, la perception de la corruption, la générosité, la liberté et l’espérance de vie à la naissance.

À la p. 22, se trouve un classement des pays sur l’échelle du bonheur. Le Danemark occupe la première place, suivi par la Norvège et la Suisse :

1) Danemark
2) Norvège
3) Suisse
4) Pays-Bas
5) Suède
6) Canada
7) Finlande
8) Autriche
9) Islande
10) Australie
11) Israël

 

Les États-Unis sont en 17e position, et la France est le numéro 25 – juste après le Royaume-Uni.

À la fin du classement, se trouvent la Syrie, les Comores, la Guinée, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi, la République centrafricaine, le Bénin et, enfin, le Togo.

 

Pour en savoir plus :

Lien : http://unsdsn.org/resources/publications/world-happiness-report-2013/ (en anglais ; cliquer sur « Download Publication » en haut pour accéder au rapport intégral)

 

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Juin 13

Carte interactive de Westeros !

Un site impressionnant, pour découvrir le monde de Game of Thrones !

=> http://quartermaester.info/

Vous pouvez même découvrir les parcours des différents personnages au fil des romans ou des épisodes (attention aux fausses manip’, le risque d’auto-spoil est réel).

Quelques erreurs se sont glissées (le parcours de Littlefinger dans la série) et la carte n’est pas officielle (George R.R. Martin n’a pas encore publié une carte entière de son monde, à ma connaissance). Le site perturbera peut-être votre navigateur (Mozilla Firefox, c’est toi que je vise). Mais cela reste magique.

Pour tous ceux qui ne savent plus qui est où dans la série !

 

 

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Juin 06

Mauritanie : grossir pour être belle

Si l’Occident lutte avec acharnement contre l’obésité – fléau médical, économique, voire « terrorisme de l’intérieur » – en Mauritanie, on voit les choses autrement. Loin des sempiternels régimes, là-bas, la tendance est plutôt au gavage.


Emplacement de la Mauritanie : entre le Sahara occidental et le Mali.

La Mauritanie, c’est par là ! (Source : http://www.confemen.org/789/mauritanie/ )

 

La Mauritanie est située au nord-ouest de l’Afrique. C’est un territoire peu peuplé (3,4 millions d’habitants en 2012), peu développé (en 2009, il se situe à la 154e place pour l’IDH, sur 182 pays), et majoritairement rural.

À cause de la pauvreté, l’obésité est le signe d’un statut social élevé : cela montre que l’on a les moyens de se nourrir. En outre, une femme plus en chair est supposée mettre au monde des enfants en bonne santé. Charlotte Abaka – avocate spécialisée dans la défense des droits des femmes – explique enfin que, « en grossissant, [les filles] paraissent plus vieilles et donc bonnes à marier. »

Ce n’est pas le seul pays où l’obésité féminine peut représenter un atout. D’après un article de Courrier international datant de 2005, il s’agirait d’un phénomène récurrent dans le monde arabe. Néanmoins, en Mauritanie, chez la minorité maure, il peut prendre une ampleur gargantuesque. Afin d’accélérer le mariage de leur fille, de l’embellir, certains Maures (minorité à ne pas confondre avec les Mauritaniens) pratiquent ce que nous autres Français appelons « gavage » : on les force à se nourrir. L’article de Courrier international rapporte notamment ce témoignage de Jihat Mint Ethman :

« J’avais 8 ans et je vivais dans une famille nomade du désert de Mauritanie, quand ma mère a commencé à me gaver. Je devais boire quatre litres de lait le matin, avec du couscous. J’avalais la même chose à l’heure du déjeuner. À minuit, on me réveillait pour boire quelques pintes de plus, enfin, à 6 heures du matin, on me servait un autre repas avant le petit déjeuner. Si je refusais de manger, ma mère me tordait les orteils jusqu’à ce que la douleur soit insupportable. À force de gavage, je ressemblais à un matelas. »

Mais d’où vient cette technique du gavage ? Dans son mémoire, Nejwa El Kettab explique que les femmes occupent une place centrale dans la société mauritanienne et elles sont très respectées (oui, malgré le gavage). Ce sont elles qui « assument les devoirs de l’hospitalité et d’entretien du foyer et des affaires qui sont liées à la survie du groupe et de la famille. » Quant aux hommes, ils « servent les femmes » et se soucient de leur bien-être. « Cette volonté de servir la femme de manière à ce qu’elle ne manque de rien vient expliquer ce rite du gavage et de l’entretien du corps de la femme présent dans cette société. »

Donc, non, la pratique du gavage n’est pas le signe d’un esclavagisme misogyne. Mais plutôt l’excès paradoxal du respect porté aux femmes. D’ailleurs, elle n’est l’affaire que d’une minorité de plus en plus faible. En 2004, l’ONU a organisé une conférence sur le thème de l’obésité, tandis que la Mauritanie engageait une campagne de sensibilisation.

Entre les gavages et l’anorexie, il semble que le juste milieu ne soit pas toujours facile à trouver.

 

Pour en savoir plus :

– l’article sur le site Vivelesrondes.com (2005), assez court mais donnant une bonne idée du phénomène ;

– le mémoire de Nejwa El Kettab, Engagement politique et associatif des femmes en Mauritanie (Université de Picardie Jules Verne – Master 2 recherche sociologie 2012). On peut le consulter via ce lien.

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