Le Trône de Fer : l’élaboration d’un monde

dernière compilation d’interviews de George R.R. Martin, voici quelques questions à propos de l’univers qu’il a réussi à créer – géographie, éléments culturels…


 

  • Une géographie inspirée

C’est peut-être une question idiote, mais… Quand vous pensez au monde que vous avez créé, ce monde où les saisons durent des années entières, où est-ce ? S’agit-il d’une autre planète ?

C’est ce que Tolkien appelait « le monde secondaire ». Ce n’est pas une autre planète. C’est la Terre. Mais ce n’est pas notre Terre. Vous pourriez la qualifier de monde alternatif, mais ça sonne trop « science-fiction ». Tolkien a vraiment ouvert la voie avec la Terre du Milieu. Il a vaguement expliqué qu’il s’agissait de notre passé, mais ça ne tient pas vraiment la route. J’ai tout le temps des gens qui m’écrivent avec des théories SF sur les saisons – « C’est un système extrasolaire avec des étoiles doubles, dont une naine noire, ce qui expliquerait… » C’est de la fantasy, mon gars ; c’est magique, c’est tout.

 

Valyria est un endroit que l’on ne voit jamais dans les livres mais dont la présence se ressent fortement. Je l’ai toujours associé avec l’Empire romain mais quand vous décrivez le fléau de Valyria avec la mer bouillonnante et les tsunamis géants, cela rappelle notre propre légende de l’Atlantide. Je suis sur la bonne piste avec ces comparaisons ?

Oui. Encore une fois j’ai mélangé et associé plusieurs idées. Certains éléments de Valyria rappellent la Rome antique. Cet empire a dominé le monde pendant des siècles. Contrairement à Rome, sa domination était en partie due à la magie et les dragons mais également grâce à la force de ses armées. La chute de l’Empire romain a été un processus lent qui a duré plusieurs siècles alors que pour Valyria, cela s’est passé en une nuit. En ce sens oui, cela ressemble plus aux légendes de l’Atlantide.

Une des influences du fléau de Valyria vient d’une histoire vraie en Nouvelle-Zélande – l’éruption volcanique qui a détruit les Pink and White Terraces. C’était une formation géologique considérée comme l’une des sept merveilles du monde durant l’époque victorienne. Les gens venaient du monde entier pour voir ces merveilleuses terrasses de calcaire d’où coulaient des rivières d’eau chaude volcanique. Il y avait une série de bassins naturels dans les niveaux inférieurs et l’eau se refroidissait à mesure qu’elle coulait d’un bassin à l’autre. Tout en haut, l’eau était brûlante mais en bas, elle était juste chaude.

C’était un lieu magnifique mais volcanique. Un jour, tout a explosé – la zone entière s’est soulevée. Heureusement, l’endroit n’était pas vraiment habitable. Il n’y a donc pas eu de victimes lors de la catastrophe. Mais ces deux merveilles, le lac qui les entourait et une autre grande zone ont disparu du jour au lendemain. La dernière fois que j’étais en Nouvelle-Zélande, nous étions à Rotura où il y a un musée qui contient une pièce qui parle uniquement de ces terrasses et leur destruction.

Un autre événement similaire a été l’explosion du Vésuve qui a détruit Pompéi et Herculanum. Et le Krakatoa, une autre explosion gigantesque. J’ai mélangé toutes ces choses et suis arrivé à Valyria – la magie en plus.

 

Vous avez expliqué une fois que le mur d’Hadrien avait été votre inspiration pour le Mur de Westeros. Comment la visite du mur d’Hadrien a-t-elle amené à l’idée de la Garde de nuit ?

J’ai vu le mur d’Hadrien pour la première fois en 1981. […] Il n’y avait personne autour. J’ai regardé vers le Nord alors que le crépuscule s’installait et j’ai essayé de m’imaginer ce que ça faisait d’être un Romain stationné là quand le mur était une vraie protection, quand c’était la fin de l’Empire romain et que vous ne saviez pas vraiment ce qui pouvait arriver de ces collines ou des bois un peu plus loin. Les Romains ont fait venir des hommes de l’ensemble de leur gigantesque empire, vous pouviez donc être originaire d’Afrique, de Syrie ou d’Égypte et être assigné à cet avant-poste. Quel étrange monde cela devait être pour vous.

Ça a été une expérience importante qui m’est restée. Ce n’est qu’une décennie plus tard que j’ai commencé Le Trône de fer. J’avais toujours en tête cette vision et je me disais « Je veux écrire une histoire sur des gens gardant la fin du monde. »

Bien sûr, la fantasy est plus grande, plus colorée qu’un mur de trois mètres de hauteur. Il n’allait donc pas convenir. Mon mur fait deux cents mètres de haut et est fait de glace. Et ce qui vient du Nord est un peu plus terrifiant que des Écossais ou des Pictes, ces hommes dont les Romains se méfiaient.

 

Après avoir entendu parler de Dorne dans les premiers livres, on visite enfin cette région dans le quatrième livre, A Feast for Crows. Elle me rappelle le Pays de Galles mais on y retrouve aussi des traces d’Espagne et de Moyen-Orient. Vous semblez emprunter librement à plusieurs cultures.

Oui. Vous pouvez faire une transposition exacte du monde réel dans un univers de fantasy mais, dans ce cas, vous pouvez tout aussi bien écrire un roman historique. Quel est l’intérêt d’utiliser un personnage qui est exactement comme Henry VIII ? Si vous voulez faire ça, il suffit d’écrire sur Henry VIII. C’est bien plus intéressant de prendre certains éléments de ce roi, d’autres d’Edward IV et peut-être des choses ici et là, de les mélanger et d’utiliser son imagination pour créer son propre personnage – quelqu’un qui est vraiment lui-même et non pas la copie d’un personnage historique. C’est la même chose pour les batailles. L’Histoire est pleine d’événements fabuleux et de détails que vous pouvez lire dans des livres. Ma femme est toujours plongée dans des livres d’histoire, à dire que l’on ne peut pas inventer ce qu’on y trouve. Ces romans historiques sont une vraie mine d’or pour tout écrivain de fantasy.

 

  • De l’Histoire au monde d’aujourd’hui

[…] Vos livres sont parfois décrits comme « de la fantasy pour ceux qui n’aiment pas vraiment la fantasy ». Je pense que le premier en particulier [A Game of Thrones] se lit surtout comme un roman historique, la magie n’apparaissant qu’à la frange. Les éléments surnaturels deviennent plus importants dans les romans suivants, mais l’histoire garde quand même ce côté historique. Voyez-vous la fantasy et le roman historique comme les deux faces d’une même pièce ?

Oui, ce sont au minimum de faux jumeaux. Ils possèdent les mêmes attraits pour le lecteur. Ils offrent les mêmes plaisirs – vous amener en dehors de la société dans un monde imaginaire ou une autre époque historique où la vie, la culture et la société étaient différentes. Les deux offrent au lecteur l’opportunité d’expérimenter un monde différent. Pour moi, ils ont beaucoup en commun.

 

Vous avez écrit le script de l’événement majeur de cette deuxième saison, la bataille de la Néra. L’un de mes passages favoris dans cette bataille est le piège tendu par Tyrion, l’immense chaîne sous-marine utilisée dans la rivière. Cela rappelle une tactique similaire employée dans la bataille de Constantinople il y a des siècles…

Cela fait partie de mes sources d’inspiration. Ces chaînes ont été utilisées un grand nombre de fois dans l’histoire et les batailles pour des buts très variés. Bien sûr, on peut les utiliser de différentes manières. Vous pouvez les lever assez tôt pour fermer le port – ou la rivière dans notre cas – pour empêcher les navires de rentrer. Mais ce n’était pas le plan de Tyrion. (Petit spoiler de cet épisode) Ce qu’il voulait faire, c’était d’attirer le maximum de la flotte de Stannis et lever la chaîne derrière elle pour que les navires ne puissent faire demi-tour quand il lâche le feu grégeois sur eux.

Le feu grégeois de la série est une version magique du feu grégeois antique – pour revenir à la référence de Constantinople. Et, une fois de plus, la fantasy a tendance à exagérer les choses. Donc la puissance de ce feu est multipliée par 10. C’est vraiment une chose affreuse, ça brûle avec des flammes vertes, ce qui est un effet pyrotechnique sympa.

 

Est-ce que Le Trône de Fer est un parallèle, ou une critique, de notre société?

Non. Mon travail n’est pas une allégorie de notre époque. Si je voulais écrire sur la crise financière ou le conflit syrien, j’écrirais sur la crise financière ou le conflit syrien, sans métaphore. Cependant, il est vrai que plusieurs thèmes apparaissent dans mes romans aussi bien que dans l’histoire du monde. Des choses comme le pouvoir, le sexe, la douleur… J’ai grandi en lecteur de science-fiction, et c’était mon premier amour, avant même la fantasy. Mais la science-fiction présentait alors un monde idéaliste : l’espace, un futur radieux… Malheureusement cet optimisme a disparu très vite, le futur n’étant pas aussi bon qu’on ne l’espérait. Aujourd’hui, la science-fiction est très pessimiste et s’intéresse aux dystopies : un monde pollué, un monde pourrissant… Bien sûr, je préfèrerais appartenir à un autre monde, un monde meilleur, mais je ne peux pas. Peut-être que l’hiver n’approche pas seulement de Winterfell, mais aussi dans le monde réel.

 

Sources :

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