Août 08

Mémoire fluctuante

« La mémoire est déjà elle-même un romancier. […] Elle est dynamique, se nourrit de notre imagination, de notre personnalité, de nos passions, de nos blessures. »
Roger Grenier, Le palais des livres, « Vie privée », p94.

 

2013

Il se rappelle confusément, bien des années auparavant, une nuit de tempête à la campagne, la fureur des éléments et la rage de sa sœur. Ils s’étaient disputés quelque temps auparavant lui semble-t-il, et leurs relations s’étaient infectées pour une sombre histoire de vêtements. Soirée traumatisante entre toutes, souvenir nocturne qui hante encore ses cauchemars. Le vent hurlait avec colère, secouant littéralement la vieille demeure qui avait soudain pris vie – mais une vie douloureuse, torturée. Les gémissements des meubles, des murs branlants lui faisaient songer à un navire sur le point de sombrer. De ces heures tourmentées se détache la mémoire de cette apparition fantomatique, éphémère, se glissant dans sa chambre – le temps gela aussitôt, transformant cette seconde en un long frisson glacial que jamais il ne pourra oublier.

2007

Il s’est souvenu de la tempête qui faisait rage cette-nuit-là, du déluge qui se déversait, du chaos qui régnait. La maison tremblait sur ses fondations à chaque bourrasque. Marine hurlait, recouvrant le vacarme de sa seule voix et martelant d’infectes grossièretés parce qu’il n’avait pas préparé le repas ; esprit frappeur qui parcourait la maison, vindicatif, invisible mais partout, le bois criait et les portes claquaient à son passage. Il n’avait pas quitté sa chambre, se croyant en sûreté, mais des taches blanches apparurent soudain dans l’obscurité froide. Le temps d’un frisson, elles avaient disparu.

2001

Ce soir-là, les gouttes martelaient la vitre fragilisée par les bourrasques. « On va manger ! Occupe-toi de la table ! » criait Marine en cognant impatiemment à la porte – sa voix luttait pour couvrir la tempête, en sorte que lui n’entendait que des bribes de mots. Elle surgit dans sa chambre en même temps qu’un souffle glacial. Il vit les vêtements blancs flotter dans sa direction. Il eut un picotement dans le dos, avant de reconnaître sa sœur.

1996

Dehors, la pluie battait son plein et le vent sifflait en ce soir de novembre. Marine avait frappé à la porte. « À table ! » appela-t-elle. À cause du temps, il l’entendit à peine depuis sa chambre. Elle dut insister puis, n’y tenant plus, entra. Il sursauta en avisant le T-shirt blanc de sa sœur se mouvoir dans la pénombre. Un infime courant d’air se faufila par la fenêtre mal isolée.

« Ah, c’est toi », dit-il.         

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Août 01

Ascension

« Et on arpente, et on arpente. »
Olivia Profizi, Les Exigences, p. 82.

 

Première de couverture des Exigences d'Olivia Profizi.

Source de l’image : http://p5.storage.canalblog.com/57/78/1120650/94323528_o.jpg

 

Elle est seule. La pente est douce, unie, l’herbe est verte mais glissante. Pas d’arbres, de maison, personne. Le sommet de la colline se découpe dans un ciel pluvieux. Une ligne droite, presque géométrique, couronnée par un arc-en-ciel. Elle doit l’atteindre. Coûte que coûte.

Elle monte d’un pas timide. Elle relève sa robe pour ne pas l’abîmer dans l’herbe humide, dévoilant ses jambes nues. Elle n’aurait pas dû mettre de talons. Ils lui compliquent la tâche. Souvent, ils s’enfoncent dans la terre molle, manquent de la faire chuter. Elle a bien pensé à les retirer, mais elle ne peut pas ralentir sa marche. Elle ne regarde pas en arrière. Elle ne doit surtout pas regarder en arrière. Elle a peur de contempler l’étendue de ses efforts, de fixer la lumière froide du soleil qui pèse dans son dos. Si elle se retourne, elle est perdue.

Il lui reste un long chemin à grimper. À vrai dire, elle n’a pas tellement l’impression d’avoir avancé. Elle ne se souvient plus depuis combien de temps elle monte. Elle est incapable de se situer sur une carte. Son seul espoir réside en l’ascension. En haut de la colline, elle pourra enfin s’asseoir – ou même s’allonger dans l’herbe. Elle pourra se retourner, contempler le monde désert au-dessous d’elle. Avoir un aperçu de ce qui se cache derrière. Un plateau ? Ou le vide ? Le doute la terrifie, et pourtant elle continue à marcher. Là-haut, se trouve le repos.

Mais là-haut, aussi, c’est la Nuit.

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Juil 18

Art postmoderne

L’ouest. L’océan. Oui, là je serai bien. Loin de toi, société – loin de toi qui as perdu les pédales.

La Terre, année 2060. Les artistes néo-nazis sont à la mode. Le plus reconnu est incontestablement Sir Henry K.C. Lavilla. Ses redoutés Material Hunters – chasseurs de matériaux – parcourent le monde à la recherche de tout ce qui pourrait alimenter ses œuvres sordides : fourre-tout de masques à gaz, de peaux de bêtes, de cadavres de scarabées, de détritus portant encore la puanteur des poubelles d’où ils ont été tirés… Ses créations ont un succès dingue. Ce ne sont pas des sculptures. Ce sont de véritables montages à grande échelle, symboles de la folie d’une société qui se les arrache. Ces monstres de débris industriels et humains ont fait de lui l’un des mille hommes les plus influents de la planète, selon le World People Paper. Mais Sir Henry peut aussi compter sur le mécénat du gouvernement européen.

La plus célèbre de ses créations est le fascinant Cube – surnommée « l’Ode à l’Apocalypse » par la critique enthousiaste. On dirait plus une caisse qu’un cube, en fait ; un pavé troué assemblant les objets les plus improbables, les plus dérangeants. Un ignoble amas de ferraille et de bois, de tuyaux et de pots de confiture terreux. Sur le côté, un ventilateur souffle constamment une brise nauséabonde, soulevant la toile plastifiée et fait trembler le renard dépecé dont il ne reste plus que la maigre fourrure. Et le fond musical – fusion entre la fureur d’une bataille et les tourments d’une tempête – ça aussi, ça fait partie de l’œuvre. J’étais là.

J’étais là, et j’ai contemplé la création terrestre la plus commentée, la plus admirée ces trente dernières années. Elle se trouve au beau milieu du palais du Louvre, sous la pyramide en verre – aucun autre espace n’était digne de sa démesure. Des dizaines de millions de personnes s’en sont approchées – contenues par des militaires arborant leurs mitraillettes Famas impeccables, brillantes sous la lumière.

J’étais là. J’étais parmi eux. J’étais au milieu des touristes au souffle suspendu. Devant ce monstre d’œuvre, j’ai vu la déchéance de l’humanité. J’ai vu les jeunes crier, j’ai vu les larmes des vieux qui se rappelaient. Le beau de Baudelaire, « toujours bizarre » ? Nous avons depuis longtemps dépassé ce concept. Aujourd’hui, le laid est beau. Aujourd’hui, l’horreur fascine. Déjà, au début du siècle, les tueurs au cerveau torturé étaient devenus le symbole d’une société névrosée. À présent, nous acceptons le mal tapi en chacun de nous. Nous le cultivons. Il fleurit. Il nous envahit. Il nous étouffe.

Aujourd’hui, la mort est devenue un spectacle. Oui, rien de plus captivant que de voir un meurtrier quelconque électrocuté, à petit feu, devant une foule compacte et muette sur la place des Champs-Élysées. Certains prétendent que le Cube comporte des morceaux de la chaise qui a tué Saïmon Erdjali, le politicien qui s’est opposé au régime états-unien par un appel aux manifestations – mais qui s’attaque à nos alliés les Américains s’en prend à l’Ordre.

D’après un article paru dans Le Monde, le Cube comporte même un os humain – le cubitus d’une fillette rwandaise retrouvée dans une fosse commune. Le Cube contient un souvenir de tous les conflits de la dernière décennie. L’esthétique de l’innommable. Il a accompli le rêve de tout artiste – le cumul des cauchemars d’autrui.

J’étais là. Je n’y suis plus. Ce monde abject n’a plus de place pour l’innocence. L’innocence, ici, on la déteste : c’est l’hypocrisie, c’est le mensonge – le vice méprisé par la communauté occidentale. L’innocence n’existe pas, nous assène-t-on, c’est une connerie véhiculée par le christianisme et les civilisations inférieures qui nous ont précédés. Non, pour être bien dans sa peau, il faut assumer ce que l’on est. Des bêtes. Les psychopathes sont encore punis, bien sûr, mais uniquement parce que les autorités ont besoin de quelqu’un à placer sur la chaise électrique. Divertir les foules. Les exécutions publiques, l’attraction en vogue.

Il est temps que je m’efface de la planète. Vers l’ouest. L’apocalypse se poursuit de jour en jour. Je n’en peux plus. L’océan. Oui, faire disparaître mon corps dans l’Atlantique, encore préservé de la folie des hommes…

 

Inspiration :
« Apocalypse new », Le Cube, 13-27 février 2014, par Lucas Cresson, Simon Espanol, Ulysse Navarro, Hélène Tripier-Mondancin. Performance et installation plastique, 2013-2014, matériaux de récupération, bois, plastique, grillage, pièces de fer, bocaux, éléments végétaux et animaux, tissu, aluminium, bidon d’huile et d’essence. Bunker environ 3 x 2 x 2 m.

www.univ-tlse2.fr/ medias/ fichier/ plan-des-espaces-autres_1393023807863-pdf

 

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Juin 27

Planète des oiseaux

Abandonné dans le carrousel, un enfant pleure. Comme s’il ressentait une menace. Peut-être regarde-t-il ce pigeon – perché sur la tête d’une statue humaine, roi grotesque sur un trône ridicule, toisant la masse anonyme sur la place. Ses troupes sont éparses, infiltrées dans la foule, en quête de nourriture, parasitant les humains qu’ils viennent harceler, inlassablement.

Les alliés sont déjà sur place. Ils offrent leur tribut sous forme de miettes de pain. Une minute à peine, et déjà, deux ou trois oiseaux sont là, des moineaux curieux, qui s’avancent en sautillant. Et s’approchent, de plus en plus. Depuis son banc décrépi, un retraité prédit :

« Bientôt on sera attaqués par les pigeons, hin hin ! »

Le prophète interpelle ses congénères. Il proclame à qui veut l’entendre que « le temps n’a pas d’importance ». Et pourtant il défile, on le voit aux ombres portées qui glissent, lentes, insaisissables. Handicapés, retraités, hommes fourbus, femmes soucieuses, tous ignorent le soleil qui fuit. Il réchauffe encore leur peau, mais  le gris nuageux l’absorbe par instants.

Peut-être ébranlé par les paroles de mauvais augure que profère le retraité, un homme s’est arrêté, au milieu de la place, appuyé sur sa béquille. Il observe, déjà nostalgique, le monde qui l’entoure. Les cheveux parfumés des belles dames, les coiffures extravagantes, les cris au téléphone, la puanteur des cigarettes.

Les hautes maisons surplombent la foule éparse – miradors résidentiels auxquels rien n’échappe. Les murs reflètent un ancien temps, sans doute meilleur que celui-ci. Le monde a changé ; on le lit dans la pierre. D’anciennes fenêtres sont aujourd’hui condamnées par des briques rouges. Écrasés par les ombres de la ville, les humains minuscules vont et viennent sans savoir, sans se regarder. Ils courent, ils marchent, mais ils n’échappent pas à leur destinée. Ils ignorent qu’ils sont l’attention de tous les objets.

Au hasard des ruelles se trouve une seconde place, désertée. Ici, l’agitation de la ville a laissé place à un calme trop palpable pour ne pas troubler. Déjà les volatiles ont pris possession du terrain. Il est gris, triste comme le ciel. Sur le côté, des tables regroupées rappellent une fête lointaine. La mauvaise herbe se faufile entre les carreaux en pierre effrités sur la place. Quelques personnes ont formé des petits groupes, çà et là, qui tentent de soigner leur solitude par des conversations vides de sens.

Les humains isolés, il devient aisé de les harceler pour les oiseaux affamés. Nul n’est besoin de voler. La place est conquise. Ils la traversent d’un pas dandinant et hâtif, s’approchent avec une audace croissante des trois visiteurs. Les plus vaillants sont des moineaux, tels de minuscules éclaireurs.

Les proies sont vulnérables, impuissantes à voler, trop molles pour repousser sans cesse les assaillants à plumes. La place est presque recouverte de ces petites créatures menaçantes. Leurs yeux noirs et mobiles accusent leurs ennemis des exactions passées, des humiliations subies. Les humains s’observent mutuellement. Ils se méfient même de leurs semblables. Guettent une possible trahison. Jusqu’à la fin, ils restent racistes et paranoïaques. Un skateur s’entraîne ; sa planche claque, brutale, sur la pierre. Il cherche à impressionner la place semi-déserte – ou masquer sa propre crainte. Un ado fume une dernière cigarette.

« Viens, Simon, on arrête. »

Il est trop tard pour fuir. Ils sont toujours plus nombreux. La tension monte pour chacune des deux races. La peur s’immisce chez les humains qui attendent, voient grossir les rangs des volatiles. Comme si la brise fraîche les rassemblait sur la place.

Une voiture tente une sortie, mais sa vitre ouverte laisse échapper un tube rap qui attire les regards noirs des volatiles. Une même pensée agite leur cervelle. Manger. Faim. Aller vers l’autre pour se nourrir. Piquer la substance d’autrui. Aussi tenaces que des vélociraptors, les oiseaux se séparent en bandes et se lancent à la poursuite des fuyards. Suivez la musique, vous ne perdrez pas les hommes.

Après des décennies de lutte quotidienne contre les pigeons, la race humaine sort affaiblie de la guerre. Il ne reste plus aux oiseaux qu’à faire ripaille sur le cadavre de la civilisation. Un gamin blessé au genou pleure sur le sol nu, abandonné par son frère moqueur. L’animalité où est réduite l’humanité.

Le signe annonciateur de l’apocalypse est cette trottinette d’enfant qui roule seule, suivant son propre mouvement, comme pour se libérer de la tyrannie des hommes. Mais elle ne va pas loin. Un mur l’arrête dans un choc sec.

Alors, le vent apporte les pleurs d’un enfant. Et les humains le voient : atterrissant au milieu de ses armées, l’énorme pigeon blanc. Une tâche noire grossit l’un de ses yeux. Sa tête bouge tel un robot mal programmé. Sa gorge s’enfle tandis qu’il laisse échapper un long roucoulement. C’est l’heure.

Comme d’un seul battement d’ailes, les oiseaux s’envolent, prêts à déferler sur le monde.

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Mai 23

Personne anonyme

Tout le monde parle, rit et marche – courant presque – dans la rue bondée. Moi seul reste dans l’ombre.

Tout le monde passe sans me voir. Moi seul les observe, indiscret mais invisible. Je n’existe pas. Tout le monde s’impose, chacun à sa manière ; les uns s’échangent des plaisanteries à un rythme soutenu, d’autres s’énervent au téléphone, ou bien ils interpellent les passants pour leur demander « une p’tite pièce, missié, s’y ‘ous plaît ». Moi seul m’avance comme une ombre hésitante, sans écouteurs, sans livre, sans ami pour donner l’illusion que la vie m’est favorable.

Tout le monde excelle à afficher un sourire ambigu aux lèvres – sans qu’on sache vraiment si c’est un sourire en fait, ni si celui-ci s’adresse aux personnes tout autour, ou si ces lèvres ne sont que le reflet d’une rêverie. Moi seul ne parviens pas à me donner une contenance, un air sérieux, ou aimable, ou spirituel. Je semble être le seul figurant dans un théâtre géant où tous sont acteurs.

Tout le monde a un sens dans sa vie ; je crois le lire dans leurs yeux, le sentir dans leurs voix, l’analyser dans leurs démarches. Moi je marche seul à travers ces rues peuplées, depuis dix ans déjà, ou plus – mais qu’importe, puisque rien dans ma vie n’a changé depuis.

Tout le monde se presse comme s’ils avaient une raison de presser. Moi seul cherche encore cette raison, tout en sachant que quand je l’aurai trouvée, quand j’aurai enfin une raison d’exister, il sera déjà trop tard. Il est déjà trop tard. Les années me lâchent une par une.

Tout le monde me frôle d’un pas rapide, courant d’air de parfum sensuel ou de transpiration. Jamais ils ne me touchent. Comme si un magnétisme les repoussait. Je n’intéresse personne.

Tout le monde observe tout le monde. Les hommes mirent les filles, les vieux analysent les jeunes, les jeunes toisent les vieux, les handicapés captent l’œil de tous. Moi seul échappe à ce jeu de regards. J’observe, mais n’obtiens aucune attention en retour.

Combien sont-ils comme moi, tout autour, combien de silhouettes placées là juste pour que les gens intéressants, eux, puissent vivre, se montrer, tels des acteurs sur une estrade ? J’ai beau chercher, je n’en vois personne. Juste moi. Tout le monde, tous les autres sont en couple, ou en groupe, ou bien ils ont des écouteurs, un livre, mais non, ils ne sont jamais vraiment seuls. Moi, si. On ne m’évite même pas. Je n’existe pas.

Alors je m’assois sur un banc et j’attends.

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Avr 21

Déluge

Paul est un SDF qui passe un bon tiers de sa vie dans les supermarchés. En particulier, le Carrefour de son quartier. Il l’aime beaucoup, son Carrefour ; personnel négligent, clients rares le matin, beaucoup de bons produits. Il a même sa « zone-à-manger ». Entre le rayon des légumes en conserve et celui des pâtes/riz/purée, se trouve l’Angle Mort. Le point précis où il peut vider les boîtes de tomates et en dévorer le contenu, sans se faire prendre. C’est froid et il s’en met plein les doigts, mais qu’importe, il adore ça.

La « zone-à-manger » est un peu étroite, il faut dire, mais rien ne peut l’arrêter. Paul est allé jusqu’à se créer une sorte de rituel : quand il a terminé, il vide le jus dans un tuyau discret arraché au niveau du sol ; de là, le liquide rouge descend vers le monde inconnu du sous-supermarché. Ensuite, Paul repose la boîte métallique à sa place. C’est qu’il aime que les choses soient à leur place, Paul. – Tous les jours, à la même heure, il ouvre une boîte de conserve, ingurgite les tomates crues et déverse le jus dans le trou. Il y applique un soin religieux.

Mais voilà, un matin, l’équilibre est rompu. Alors qu’il vide la boîte de conserve à l’intérieur du tuyau, celui-ci est tellement plein que le jus déborde. Paul contemple bouche bée le liquide rouge s’étaler. Une lave que rien ne peut arrêter – comme s’il venait de réveiller une créature des profondeurs qui, dans sa colère, a décidé de noyer le Carrefour.

Paul s’enfuit en criant : « Au jus ! Au jus ! » Les clients froncent l’œil en sa direction, mais le SDF est à peine sorti qu’il les entend hurler à leur tour. Le jus de tomate est devenu une véritable fontaine qui éclabousse les vitres et se déverse dans la rue. Les voitures sont emportées par le glissement de tomate. Le torrent rouge n’épargne aucun des passants. Tous disparaissent sous les flots, un par un – et puis deux par deux, et trois par trois comme le rythme s’accélère.

Protégé – temporairement – depuis le parvis d’une maison, Paul contemple le Carrefour qui se transforme en un cratère béant, rempli d’une lave odorante. La ville sera bientôt submergée, le niveau du jus va monter. Peut-être que, comme un dieu animiste, il réclame un sacrifice. Un coupable. Paul comprend. Il se jette au jus. Le liquide froid l’absorbe et l’engloutit dans les profondeurs.

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