Mai 30

Le Trône de Fer : l’élaboration d’un monde

dernière compilation d’interviews de George R.R. Martin, voici quelques questions à propos de l’univers qu’il a réussi à créer – géographie, éléments culturels…


 

  • Une géographie inspirée

C’est peut-être une question idiote, mais… Quand vous pensez au monde que vous avez créé, ce monde où les saisons durent des années entières, où est-ce ? S’agit-il d’une autre planète ?

C’est ce que Tolkien appelait « le monde secondaire ». Ce n’est pas une autre planète. C’est la Terre. Mais ce n’est pas notre Terre. Vous pourriez la qualifier de monde alternatif, mais ça sonne trop « science-fiction ». Tolkien a vraiment ouvert la voie avec la Terre du Milieu. Il a vaguement expliqué qu’il s’agissait de notre passé, mais ça ne tient pas vraiment la route. J’ai tout le temps des gens qui m’écrivent avec des théories SF sur les saisons – « C’est un système extrasolaire avec des étoiles doubles, dont une naine noire, ce qui expliquerait… » C’est de la fantasy, mon gars ; c’est magique, c’est tout.

 

Valyria est un endroit que l’on ne voit jamais dans les livres mais dont la présence se ressent fortement. Je l’ai toujours associé avec l’Empire romain mais quand vous décrivez le fléau de Valyria avec la mer bouillonnante et les tsunamis géants, cela rappelle notre propre légende de l’Atlantide. Je suis sur la bonne piste avec ces comparaisons ?

Oui. Encore une fois j’ai mélangé et associé plusieurs idées. Certains éléments de Valyria rappellent la Rome antique. Cet empire a dominé le monde pendant des siècles. Contrairement à Rome, sa domination était en partie due à la magie et les dragons mais également grâce à la force de ses armées. La chute de l’Empire romain a été un processus lent qui a duré plusieurs siècles alors que pour Valyria, cela s’est passé en une nuit. En ce sens oui, cela ressemble plus aux légendes de l’Atlantide.

Une des influences du fléau de Valyria vient d’une histoire vraie en Nouvelle-Zélande – l’éruption volcanique qui a détruit les Pink and White Terraces. C’était une formation géologique considérée comme l’une des sept merveilles du monde durant l’époque victorienne. Les gens venaient du monde entier pour voir ces merveilleuses terrasses de calcaire d’où coulaient des rivières d’eau chaude volcanique. Il y avait une série de bassins naturels dans les niveaux inférieurs et l’eau se refroidissait à mesure qu’elle coulait d’un bassin à l’autre. Tout en haut, l’eau était brûlante mais en bas, elle était juste chaude.

C’était un lieu magnifique mais volcanique. Un jour, tout a explosé – la zone entière s’est soulevée. Heureusement, l’endroit n’était pas vraiment habitable. Il n’y a donc pas eu de victimes lors de la catastrophe. Mais ces deux merveilles, le lac qui les entourait et une autre grande zone ont disparu du jour au lendemain. La dernière fois que j’étais en Nouvelle-Zélande, nous étions à Rotura où il y a un musée qui contient une pièce qui parle uniquement de ces terrasses et leur destruction.

Un autre événement similaire a été l’explosion du Vésuve qui a détruit Pompéi et Herculanum. Et le Krakatoa, une autre explosion gigantesque. J’ai mélangé toutes ces choses et suis arrivé à Valyria – la magie en plus.

 

Vous avez expliqué une fois que le mur d’Hadrien avait été votre inspiration pour le Mur de Westeros. Comment la visite du mur d’Hadrien a-t-elle amené à l’idée de la Garde de nuit ?

J’ai vu le mur d’Hadrien pour la première fois en 1981. […] Il n’y avait personne autour. J’ai regardé vers le Nord alors que le crépuscule s’installait et j’ai essayé de m’imaginer ce que ça faisait d’être un Romain stationné là quand le mur était une vraie protection, quand c’était la fin de l’Empire romain et que vous ne saviez pas vraiment ce qui pouvait arriver de ces collines ou des bois un peu plus loin. Les Romains ont fait venir des hommes de l’ensemble de leur gigantesque empire, vous pouviez donc être originaire d’Afrique, de Syrie ou d’Égypte et être assigné à cet avant-poste. Quel étrange monde cela devait être pour vous.

Ça a été une expérience importante qui m’est restée. Ce n’est qu’une décennie plus tard que j’ai commencé Le Trône de fer. J’avais toujours en tête cette vision et je me disais « Je veux écrire une histoire sur des gens gardant la fin du monde. »

Bien sûr, la fantasy est plus grande, plus colorée qu’un mur de trois mètres de hauteur. Il n’allait donc pas convenir. Mon mur fait deux cents mètres de haut et est fait de glace. Et ce qui vient du Nord est un peu plus terrifiant que des Écossais ou des Pictes, ces hommes dont les Romains se méfiaient.

 

Après avoir entendu parler de Dorne dans les premiers livres, on visite enfin cette région dans le quatrième livre, A Feast for Crows. Elle me rappelle le Pays de Galles mais on y retrouve aussi des traces d’Espagne et de Moyen-Orient. Vous semblez emprunter librement à plusieurs cultures.

Oui. Vous pouvez faire une transposition exacte du monde réel dans un univers de fantasy mais, dans ce cas, vous pouvez tout aussi bien écrire un roman historique. Quel est l’intérêt d’utiliser un personnage qui est exactement comme Henry VIII ? Si vous voulez faire ça, il suffit d’écrire sur Henry VIII. C’est bien plus intéressant de prendre certains éléments de ce roi, d’autres d’Edward IV et peut-être des choses ici et là, de les mélanger et d’utiliser son imagination pour créer son propre personnage – quelqu’un qui est vraiment lui-même et non pas la copie d’un personnage historique. C’est la même chose pour les batailles. L’Histoire est pleine d’événements fabuleux et de détails que vous pouvez lire dans des livres. Ma femme est toujours plongée dans des livres d’histoire, à dire que l’on ne peut pas inventer ce qu’on y trouve. Ces romans historiques sont une vraie mine d’or pour tout écrivain de fantasy.

 

  • De l’Histoire au monde d’aujourd’hui

[…] Vos livres sont parfois décrits comme « de la fantasy pour ceux qui n’aiment pas vraiment la fantasy ». Je pense que le premier en particulier [A Game of Thrones] se lit surtout comme un roman historique, la magie n’apparaissant qu’à la frange. Les éléments surnaturels deviennent plus importants dans les romans suivants, mais l’histoire garde quand même ce côté historique. Voyez-vous la fantasy et le roman historique comme les deux faces d’une même pièce ?

Oui, ce sont au minimum de faux jumeaux. Ils possèdent les mêmes attraits pour le lecteur. Ils offrent les mêmes plaisirs – vous amener en dehors de la société dans un monde imaginaire ou une autre époque historique où la vie, la culture et la société étaient différentes. Les deux offrent au lecteur l’opportunité d’expérimenter un monde différent. Pour moi, ils ont beaucoup en commun.

 

Vous avez écrit le script de l’événement majeur de cette deuxième saison, la bataille de la Néra. L’un de mes passages favoris dans cette bataille est le piège tendu par Tyrion, l’immense chaîne sous-marine utilisée dans la rivière. Cela rappelle une tactique similaire employée dans la bataille de Constantinople il y a des siècles…

Cela fait partie de mes sources d’inspiration. Ces chaînes ont été utilisées un grand nombre de fois dans l’histoire et les batailles pour des buts très variés. Bien sûr, on peut les utiliser de différentes manières. Vous pouvez les lever assez tôt pour fermer le port – ou la rivière dans notre cas – pour empêcher les navires de rentrer. Mais ce n’était pas le plan de Tyrion. (Petit spoiler de cet épisode) Ce qu’il voulait faire, c’était d’attirer le maximum de la flotte de Stannis et lever la chaîne derrière elle pour que les navires ne puissent faire demi-tour quand il lâche le feu grégeois sur eux.

Le feu grégeois de la série est une version magique du feu grégeois antique – pour revenir à la référence de Constantinople. Et, une fois de plus, la fantasy a tendance à exagérer les choses. Donc la puissance de ce feu est multipliée par 10. C’est vraiment une chose affreuse, ça brûle avec des flammes vertes, ce qui est un effet pyrotechnique sympa.

 

Est-ce que Le Trône de Fer est un parallèle, ou une critique, de notre société?

Non. Mon travail n’est pas une allégorie de notre époque. Si je voulais écrire sur la crise financière ou le conflit syrien, j’écrirais sur la crise financière ou le conflit syrien, sans métaphore. Cependant, il est vrai que plusieurs thèmes apparaissent dans mes romans aussi bien que dans l’histoire du monde. Des choses comme le pouvoir, le sexe, la douleur… J’ai grandi en lecteur de science-fiction, et c’était mon premier amour, avant même la fantasy. Mais la science-fiction présentait alors un monde idéaliste : l’espace, un futur radieux… Malheureusement cet optimisme a disparu très vite, le futur n’étant pas aussi bon qu’on ne l’espérait. Aujourd’hui, la science-fiction est très pessimiste et s’intéresse aux dystopies : un monde pollué, un monde pourrissant… Bien sûr, je préfèrerais appartenir à un autre monde, un monde meilleur, mais je ne peux pas. Peut-être que l’hiver n’approche pas seulement de Winterfell, mais aussi dans le monde réel.

 

Sources :

Tweet about this on TwitterShare on Google+Share on Facebook
Avr 30

Les personnages dans Le Trône de Fer : la recherche du Côté Gris

George R.R. Martin met en pièces les clichés de la Fantasy traditionnelle. La preuve avec des extraits d’interviews sur le thème des personnages.


 

Les prochaines publications sur George R.R. Martin compileront trois interviews que j’ai dénichées sur le web… Ou plutôt, des extraits pris dans chacune d’entre elles – qui sont souvent très longues, et passionnantes. Il a fallu faire le tri; et même après, il reste beaucoup de questions. Je vous les ferai donc manger en plusieurs fois !

Elles datent un peu, mais restent très éclairantes sur l’œuvre, les personnages, les rapports de l’auteur à la série.

  • L’une vient du site Entertainment Weekly, et a été réalisée en 2011, après la sortie de la saison 1.
  • L’autre provient d’un blogueur catalan, Adrià Guxens. Cette interview date de 2012, avant la sortie de la saison 3. Les passionnés pourront la trouver en entière, en anglais, en espagnol… et même en catalan !
  • La troisième interview a été traduite par actusf.com, d’après une interview originale de Smartertravel.com (réalisée en avril 2012 par Josh Roberts).

 

On salue souvent votre maîtrise de la technique du point de vue. Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur cette méthode ?

Je suis un fervent défenseur de l’utilisation d’un point de vue limité, mais très précis, à la troisième personne pour raconter des histoires. J’ai utilisé d’autres techniques au cours de ma carrière, telles que les points de vue omniscients ou à la première personne, mais en fin de compte je déteste le point de vue omniscient. Aucun d’entre nous n’a un point de vue omniscient, nous sommes seuls dans l’univers. On entend ce que l’on entend… notre perception est très limitée. Si un avion s’écrasait derrière vous, je le verrais, mais vous non. C’est la manière dont nous percevons le monde et je veux placer mes lecteurs dans la tête de mes personnages.

Mais vous avez beaucoup de personnages…

Oui, dans le cas du Trône de Fer j’ai une histoire épique qui prend autant d’ampleur que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Si j’écrivais sur ce sujet, quel est le point de vue que j’adopterais ? Je pourrais choisir le point de vue d’un jeune soldat américain envoyé en Allemagne, mais alors, bien sûr, je ne saurais pas ce qui se passe dans le Pacifique ou dans les hautes strates du pouvoir… Je pourrais donc choisir aussi le point de vue de Churchill mais dans ce cas je ne donnerais des informations que d’un côté, et donc je devrais aussi choisir le point de vue d’Hitler et alors je me sentirais assez bizarre.

Quand on se trouve dans la tête des personnages, on peut lire ce qu’ils pensent ; on n’a pas l’impression qu’ils sont simplement bons ou mauvais…

Non. Mes personnages ne sont pas noirs ou blancs, comme dans le cliché de la Fantasy traditionnelle. Je n’ai pas le camp blanc typique, avec les personnages très bons, et le camp des méchants, constitué d’individus laids et mauvais qui ne portent que des vêtements noirs. J’ai toujours été très impressionné par Homère et son Iliade – en particulier la scène de combat entre Achille et Hector. Qui est le héros, qui est le scélérat ? C’est le pouvoir de cette histoire et je voulais quelque chose de similaire pour mes livres. Le héros d’un camp est le scélérat de l’autre.

L’un des personnages féminins les plus développés est Catelyn Stark.

Je voulais une mère forte parmi mes personnages. Les portraits de femmes dans la Fantasy épique sont problématiques, depuis un long moment. Ces livres sont majoritairement écrits par des hommes, mais les femmes aussi les lisent – en grand, en très grand nombre. Et les femmes de la Fantasy ont tendance à être des femmes tout à fait atypiques… Elles ont tendance à être la guerrière ou la courageuse princesse qui refuse les plans que son père a pour elle, et on trouve de ces archétypes dans mes propres bouquins. Cependant, avec Catelyn, on retrouve Aliénor d’Aquitaine : la figure de la femme qui a accepté son rôle et ses fonctions dans une société étroite d’esprit et, néanmoins, qui possède une influence, un pouvoir et une autorité considérables tout en acceptant les risques et les contraintes de cette société. Elle est aussi une mère… Contrairement à la tendance que l’on trouve beaucoup dans la Fantasy, qui est de tuer la mère ou de la faire disparaître. En général, elle est morte avant que l’histoire ne commence… Personne ne veut entendre parler de la mère du roi Arthur ni de ce qu’elle pensait ou ce qu’elle faisait – donc on la fait disparaître et c’est ce que je voulais moi aussi. Et voilà le personnage de Catelyn.

 

Rendez-vous la semaine prochaine avec la construction du scénario et du suspense…

Tweet about this on TwitterShare on Google+Share on Facebook
Avr 23

George R.R. Martin, portrait d’un faiseur de rois

Quelques mots sur l’un des écrivains les plus suivis du XXIe siècle.


Pour inaugurer cette catégorie, j’ai décidé de m’intéresser à George R.R. Martin, le célèbre auteur de la saga du Trône de Fer (A Song of Ice and Fire), adaptée pour le petit écran avec Game of Thrones. Le Time l’a nommé comme étant l’une des personnalités les plus influentes de l’année 2011. Il faut dire que, si ses personnages gouvernent un royaume, lui règne sur un empire de fans. Et qu’à chaque nouvelle saison, c’est la folie sur le net.

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:George_R._R._Martin_%289347948353%29.jpg

George R.R. Martin au Comic Con de San Diego en 2013 (photo de Gage Skidmore).

Une vie

GRRM (pour les fans), fils d’un père docker, est né en 1948 au New Jersey (il vit aujourd’hui dans l’état de New Mexico, à Santa Fe).

Il a commencé à écrire très jeune.  Pendant la guerre du Vietnam, il a été objecteur de conscience (refus d’effectuer son service militaire). Devenu journaliste dans les années 70, il a également supervisé des tournois d’échecs pour une association. Puis, dans les années 80, il travaille pour Hollywood en tant que scénariste de télévision. Quelques années après, il en a assez : son imagination se trouve trop contrainte, en particulier par les questions de budget.

Peu à peu, l’idée d’une trilogie, puis d’une longue saga s’installe en lui. Là, il pourra enfin créer des décors, des batailles gigantesques. Cela deviendra A Song of Ice and Fire (souvent raccourci en ASOIF ou ASIF chez les fans) – Le Trône de Fer en français. Le premier tome sort en 1996. Quatre suites sont parues depuis. Et ce n’est pas fini.

Plusieurs de ses livres ont reçu des récompenses, outre les volumes du Trône de Fer.

J’ai pu lire l’un de ses romans, Riverdream (Fever Dream en VO). Il s’agit d’une histoire de vampires qui fait un peu songer au film Entretien avec un vampire (paru en 1976, soit six ans plus tôt), car tous les deux se basent dans l’atmosphère de la Nouvelle-Orléans (une partie tout au moins). Néanmoins, on trouve déjà la patte de Martin : univers sombre, mêlant mystique et rationalisme, avec un sens déjà aigu de la psychologie. Un bon roman.

 

Un nom

Voici un extrait d’interview traduit par mes soins, qui en dit un peu plus sur son nom (et ses influences littéraires) :

« Pourquoi avez-vous décidé d’inclure le double « R » pour votre nom d’artiste ?

Le premier « R » vient du prénom de mon père, Raymond, et le second est pour Richy, un nom qui est venu avec la confirmation. Et oui, avant que vous ne me le demandiez, j’ai été élevé catholique pratiquant, bien que ça fasse longtemps que je ne pratique plus. D’autre part, je voulais le double « R » pour mon nom d’artiste parce que George Martin est un nom très commun. Il existe même plusieurs George Martin qui sont célèbres ; j’ai donc décidé d’ajouter le double « R » pour me différencier des autres.

C’est curieux… Tolkien aussi était « R.R. » Tolkien…

[Rires] J’ai lu Tolkien alors que j’avais douze ans à peu près, et il m’a tellement impressionné que je ne me lasse pas de le relire. En fait, alors que j’étais gosse, j’ai envisagé d’envoyer une lettre à M. Tolkien, mais finalement je ne l’ai pas fait. Je le regrette à présent, d’autant plus depuis que je sais que Tolkien lisait pratiquement toutes les lettres qu’il recevait. Mais Tolkien n’a pas eu une influence directe sur moi quand j’ai décidé d’écrire Le Trône de Fer. Et ce, bien que mes livres appartiennent au genre de la Fantasy que Tolkien a améliorée. Je veux dire par là que la Fantasy est très ancienne. On peut la trouver dans l’Iliade ou dans l’épopée de Gilgamesh ; mais Tolkien en a fait un genre moderne. Le Trône de Fer partage certains de ces modèles, mais pas tous. Par exemple, je cherche à donner à voir une Fantasy plus sale, plus crue que celle de Tolkien. »

 

Sources:

  • blog de George R.R. Martin ;
  • Wikipédia (parce qu’on est humain et que Wiki, c’est bien, quand même) ;
  • interview par un blogueur catalan, Adrià Guxens (2012).

Pour en savoir plus sur George R.R. Martin, vous pouvez jeter un œil à cette interview de Featherfactor.com : elle s’intéresse notamment à ses goûts littéraires.

Tweet about this on TwitterShare on Google+Share on Facebook