Mai 17

Rome : retour sur une série terminée trop tôt

Petite pause au milieu des extraits d’interviews de George R.R. Martin. La série à succès Rome (2005-2007) a su faire du neuf avec de l’antique. Produite par la BBC et HBO, elle reste un exemple dans la technique des séries historiques. Elle a hélas été amputée de trois saisons sur cinq pour des raisons de budget.


Image crieur public par Tom Lee KelSo (saison 2 épisode 1)  https://www.flickr.com/photos/leekelso/369803848/sizes/o/in/photostream/

Le crieur public de la série (photo Tom Lee KelSo – saison 2, épisode 1).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rome, c’est l’histoire des troubles et crises politiques au sein de la ville aux Sept Collines. Contexte : en 52 av. J.-C., la République touche à sa fin. Jules César vient de mater une rébellion en Gaule, mais, dans le même temps, son alliance avec Pompée s’effrite. De provocations en provocations, la tension monte entre les deux proconsuls… et conduit à la guerre civile.

C’est, à mon avis, la période romaine la plus fascinante. Jules César, de sa guerre des Gaules à son assassinat, Brutus, Cicéron, ou encore Cléopâtre et Marc-Antoine… Tous ces noms sont célèbres. Le défi était de maintenir l’attention du spectateur, alors que celui-ci connaît déjà bon nombre de faits et de personnages. C’est la difficulté de Rome comparé au Trône de Fer, ou à d’autres sagas qui se dérouleraient dans un monde imaginé de toutes pièces : aucune contrainte de véracité historique, donc facile – en théorie – de surprendre lecteur ou spectateur. La République romaine, c’est autre chose. Tout le monde sait que Jules César va mourir au Sénat, poignardé notamment par son fils adoptif Brutus. La plupart n’ignore pas non plus que Cléopâtre et Marc-Antoine finissent mal. Shakespeare et son Jules César, Pierre Corneille et La Mort de Pompée, Astérix et de nombreux péplums sont déjà passés par là.

Rome est donc un pari risqué, au moins du point de vue du scénario – sans parler de l’investissement financier (plus de deux cents millions de dollars) et le souci de la vraisemblance historique.

Le résultat ? Ça marche !

Voici quelques-uns des secrets de cette réussite.

 

Rester fidèle à l’esprit de l’époque, pas aux faits

Les réalisateurs ont cherché à recréer l’ambiance de cette période. Alliances, complots, trahisons, liaisons dangereuses… En clair, le cocktail sexe-violence-politique qui a fait ses preuves ces dernières années (Game of Thrones, Black Sails…). Il faut dire que ces trois ingrédients sont nécessaires pour expliquer l’une des périodes les plus troublées de l’Antiquité.

Au fond, qu’importe si le rythme s’accélère par rapport à la réalité ; si certains événements sont oubliés ou adaptés pour les besoins du scénario ? Après tout, en se permettant quelques déviations, la série gagne en surprises. Au contraire, une fidélité extrême aurait conduit à un scénario trop prévisible.

Rome, c’est aussi le souci de recréer une époque, son quotidien. Il n’y a qu’à voir les décors et les costumes pour s’en assurer. Des quartiers populaires très crédibles, les citoyens qui y travaillent, les esclaves, la religion et même les graffitis ! Par choix artistique ou contrainte budgétaire – vraisemblablement les deux – Rome met à l’honneur les huis-clos, les espaces modestes. Tout le contraire des péplums hollywoodiens à gros budget qui mettent en place des décors certes somptueux, mais qui tiennent finalement plus du fantasme que de la vérité. De fait, les décors de Rome réussissent bien mieux à nous plonger dans l’époque romaine.

 

De nouveaux personnages

Comme on sait déjà plus ou moins ce qui arrive aux personnages historiques – surtout les latinistes et les historiens – il faut en ajouter d’autres.

Les légionnaires Lucius Vorenus et Titus Pullo sont, à l’origine, deux légionnaires présentés brièvement dans La Guerre des Gaules de Jules César. Ils ont été développés pour la série. Ils se trouvent confrontés aux intrigues politiques qui déchirent la République. Ils permettent de montrer le point de vue des plébéiens, tandis que d’autres personnages, comme Atia de la famille des Julii, présentent celui de la noblesse. Différentes échelles sociales qui permettent d’observer toutes les facettes de Rome : ceux qui jouent au « jeu de trônes » et les hommes de main.

 

Les idées reçues, un danger devenu atout

Les scénaristes ont eu l’intelligence de s’appuyer sur un fonds culturel commun. Ils l’ont savamment détourné, de façon légère mais suffisante pour éviter l’évidence.

La psychologie des personnages est complexe : les scénaristes se sont efforcés d’éviter les facilités : faire de Brutus un ignoble traître, ou de Cicéron un orateur brillant, par exemple. Ce dernier est un lâche et un opportuniste dans la série. Je le trouvais assez peu sympathique, au début. Point de discours cicéronien, bien qu’il soit connu pour ça : ici, les orateurs sont Jules César et Marc-Antoine. Et encore, le plus célèbre discours de ce dernier, alors qu’il galvanise les foules après la mort de César, est ici rapporté par l’un des acolytes d’Erastes Fulmen. Manière de dire : Shakespeare l’a déjà fait avant nous, inutile d’insister là-dessus.

Le personnage de Cléopâtre est, quant à lui, réussi. Loin de la Monica Bellucci d’Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre, celle de Rome est une jeune droguée aux cheveux courts et à la peau blanche – signe de noblesse – et une sacrée manipulatrice politique… et sexuelle. Quant à sa fin dans la saison 2, elle s’éloigne également de la représentation romantique que la postérité a retenue.

La mort de Jules César, si elle ressemble beaucoup à celle qui est restée dans notre imaginaire collectif, nous épargne toutefois le « Toi aussi, mon fils » adressé à Brutus. Jugé sans doute trop cliché, trop théâtral. Les avertissements de sa femme, suite à une prémonition, ne sont là que pour la forme.

Les scénaristes cherchent à réactualiser les idées reçues, sans les rejeter tout à fait. Elles sont importantes, car des événements tels que la mort de César constituent des événements attendus. La question du suspense n’est plus de savoir ce qui va arriver, mais comment cela va-t-il se produire.

D’ailleurs, ces événements servent de référents pour le spectateur. Comme si les enlever aurait fait perdre de la crédibilité historique à la série.

Finalement, l’héroïsme ne se trouve pas tant dans ces événements fameux, que dans les aventures des personnages inventés ou recentrés pour la série : en particulier Vorenus et Pullo et la scène dans l’arène, à la fin de la saison 1. Celle-ci est d’ailleurs la preuve que point n’est besoin de créer un décor somptueux de type Gladiator pour créer une ambiance épique. Moindre budget, petits décors, mais scènes puissantes.

 

Et pour finir, un procédé narratif audacieux !

Dans un roman, on peut résumer les événements en quelques lignes. Mais dans une série, comment faire ? On peut utiliser une voix off, mais alors ça ferait un peu « documentaire », ce qui n’est pas l’esprit de la série. Ou alors, un court texte qui s’afficherait sur l’écran – mais ce n’est pas l’idéal sur un écran. Alors ils ont eu l’idée, selon moi brillante, d’un crieur public sur le forum : il annonce au peuple romain les derniers événements marquants mais, en même temps, c’est à nous, spectateurs, qu’il résume les faits. Le crieur public est le même durant les deux saisons. Il est même devenu un repère pour le spectateur. Alors que tout se gâte autour de lui, tandis que les personnages meurent ou s’exilent, celui-ci reste le même, avec son jeu d’acteur volontairement emphatique, captivant.

 

La série Rome a donc su tirer parti de tous les avantages d’adapter cette époque en série, et transformer habilement ses handicaps en atouts. Dommage que la fin ait été accélérée pour des raisons de budget : la saison 2 est une compilation de trois prévues à l’origine.

Bien sûr, il est toujours possible de la critiquer : peut-être y a-t-il trop de sexe ; beaucoup de batailles sont occultées pour des raisons financières ; enfin, certains clament même que la violence est trop présente – mais je me demande comment pourrait-on faire autrement. Quoi qu’il en soit, Rome est, à mon avis, une grande réussite d’un point de vue scénaristique et historique.

Et vous ? Êtes-vous plutôt Rome ou plutôt Gladiator ?

 Source : Wikipédia pour les précisions chiffrées.

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