Mai 23

Personne anonyme

Tout le monde parle, rit et marche – courant presque – dans la rue bondée. Moi seul reste dans l’ombre.

Tout le monde passe sans me voir. Moi seul les observe, indiscret mais invisible. Je n’existe pas. Tout le monde s’impose, chacun à sa manière ; les uns s’échangent des plaisanteries à un rythme soutenu, d’autres s’énervent au téléphone, ou bien ils interpellent les passants pour leur demander « une p’tite pièce, missié, s’y ‘ous plaît ». Moi seul m’avance comme une ombre hésitante, sans écouteurs, sans livre, sans ami pour donner l’illusion que la vie m’est favorable.

Tout le monde excelle à afficher un sourire ambigu aux lèvres – sans qu’on sache vraiment si c’est un sourire en fait, ni si celui-ci s’adresse aux personnes tout autour, ou si ces lèvres ne sont que le reflet d’une rêverie. Moi seul ne parviens pas à me donner une contenance, un air sérieux, ou aimable, ou spirituel. Je semble être le seul figurant dans un théâtre géant où tous sont acteurs.

Tout le monde a un sens dans sa vie ; je crois le lire dans leurs yeux, le sentir dans leurs voix, l’analyser dans leurs démarches. Moi je marche seul à travers ces rues peuplées, depuis dix ans déjà, ou plus – mais qu’importe, puisque rien dans ma vie n’a changé depuis.

Tout le monde se presse comme s’ils avaient une raison de presser. Moi seul cherche encore cette raison, tout en sachant que quand je l’aurai trouvée, quand j’aurai enfin une raison d’exister, il sera déjà trop tard. Il est déjà trop tard. Les années me lâchent une par une.

Tout le monde me frôle d’un pas rapide, courant d’air de parfum sensuel ou de transpiration. Jamais ils ne me touchent. Comme si un magnétisme les repoussait. Je n’intéresse personne.

Tout le monde observe tout le monde. Les hommes mirent les filles, les vieux analysent les jeunes, les jeunes toisent les vieux, les handicapés captent l’œil de tous. Moi seul échappe à ce jeu de regards. J’observe, mais n’obtiens aucune attention en retour.

Combien sont-ils comme moi, tout autour, combien de silhouettes placées là juste pour que les gens intéressants, eux, puissent vivre, se montrer, tels des acteurs sur une estrade ? J’ai beau chercher, je n’en vois personne. Juste moi. Tout le monde, tous les autres sont en couple, ou en groupe, ou bien ils ont des écouteurs, un livre, mais non, ils ne sont jamais vraiment seuls. Moi, si. On ne m’évite même pas. Je n’existe pas.

Alors je m’assois sur un banc et j’attends.

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